lundi 19 septembre 2011

Enjeux de la mimèsis dans la valeur de l’oeuvre

Enjeux de la mimèsis dans la valeur de l’oeuvre


Quels sont les enjeux de la mimèsis dans les discours et la critique d’art? Pour la valeur de l’oeuvre la mimèsis ou imitation occupe une place centrale. Quelle valeur à l’imitation dans la finalité de l’oeuvre dans sa réception? Que couvre ce terme de mimèsis?


Un sujet au coeur des écrits et des réflexions sur l’oeuvre

Inscrite au cœur de la plupart des poétiques et des esthétiques, l'imitation est l'une des notions les plus chargées de la pensée des arts. Qu'il s'agisse de la littérature artistique, de l'histoire ou de la théorie des arts et de la philosophie de l'art, il n'est pas d'écrits qui, depuis l'Antiquité, ne l'abordent, ne s'y réfèrent, ou ne la rejettent.

Elle n'a aujourd'hui rien perdu de son actualité. Si l'idée d'une reproduction fidèle de la réalité « telle qu'elle est » – objet, monde, sujet – n'a plus cours, les idées de représentation, puis, très récemment, de fiction ont permis de réinterpréter l'imitation à partir de notre temps.

La mimèsis terme grec, une interprétation, une polarité...

À l'origine était la mimèsis. Ce terme grec, dont « imitation » est une traduction, désigne ce que l'on pourrait appeler une action interprétative. L'imitation ne restitue pas le réel, elle construit une représentation qui produit de la réalité. Nous croyons en cette représentation et lui prêtons un effet de réel.

La fonction cognitive de la mimèsis est, dans cette perspective, évidente. L'exercice inventif qui conduit, par toutes sortes de moyens, à une représentation dotée de réalité, est un vecteur d'intelligibilité tant pour celui qui imite que pour celui qui est en position de récepteur.

La copie n’égale jamais le modèle mais reste un objet sensible

La copie n'égale jamais le modèle, et puisque sa qualité essentielle est l'excellence de la ressemblance à l'Idée, l'œuvre d'art n'a d'autre visée que d'orienter vers cette dernière. Pour donner l'apparence du vrai, l'œuvre d'art est vouée à leurrer le spectateur par le biais d'une imitation illusionniste.

Un caractère falsificateur

Certes, le verdict ne vaut pas pour tous les arts. Si Platon chasse peintres et poètes de son État idéal, il conserve les arts du nombre (qui ont par là un ancrage dans le Vrai) que sont l'architecture et la musique. Il accorde, dans le Phèdre, un statut glorieux à l'Idée de Beauté, dont l'éclat et l'évidence font la force. Il n'en reste pas moins que, en liant certains arts à une imitation dont elle dénonce avec violence le caractère, à ses yeux, erroné, et plus encore, falsificateur, la philosophie platonicienne engage pour de longs siècles la pensée des arts dans une apologie autolégitimatrice.

La rectification aristotélicienne, la mimèsis cognitive comme plaisir, entre reconnaissance et poesis

Aristote ancre, quant à lui, sa conception de la mimèsis dans la cognition, en faisant du plaisir un opérateur et un symptôme de cette activité mentale. La mimèsis nous offre deux types de satisfaction : celle éprouvée à retrouver le modèle dans la copie (la reconnaissance), comme celle que constitue l'habileté à produire des images conformes (la poïèsis). Si l'imitation peut se jouer d'une ressemblance parfaite, elle ne nous piège qu'autant que nous prenons plaisir à la réussite de la copie.

« l'art imite la nature » ne saurait signifier que l'art la copie.

L'adage « l'art imite la nature » ne saurait signifier que l'art la copie. En indexant l'imitation sur le pouvoir de cognition et son aptitude à créer du contentement, Aristote est à l'origine de sa libération. Il écarte le spectre d'un jugement moral, sinon moralisant, et ouvre la voie au refus de la duplication d'un quelconque réel, qui existerait là, à côté de nous, offert à un réalisme esthétique.

Platon comme une mise en tension de la conception aristotélicienne. Vers une doctrine positive de l’imitation

La donne platonicienne est mise en tension par la conception aristotélicienne de la mimèsis. Le souci de la vérité, l'idée d'une responsabilité, n'ont cessé de solliciter les artistes, mais la moralisation que suppose l'illusionnisme, ou le défaut de consistance de la copie, n'ont guère tenu face à l'offensive d'une doctrine positive de l'imitation. Activité symbolisante, cette dernière peut se prévaloir aisément du gain en compréhension qu'elle produit. Les débats d'aujourd'hui sur le statut et la fonction des images dans nos sociétés témoignent encore de la validité de la polarité originaire que nous avons héritée de la Grèce.


La valeur de la mimèsis au XVIIIe siècle

Imitation comme création déplacée

L’imitation a été le fondement de l’art pendant des siècles, l’idée de la création (action d’inventer) n’étant apparue qu’au XIX e siècle.

L’imitation de la nature, la mimésis restreinte et générale, entre nature et antique.

Nous savons déjà que l’imitation de la nature est le fondement de la peinture. Or, analyser des tableaux du XVIII e siècle démontre que la couleur émerge pour s’emparer de la totalité de la toile et « déclare » l’importance de la picturalité dans la production d’un tableau figuratif. Se rejoignent ici les mimésis « restreinte » et « générale ».

En France au XVIII e siècle, ces dernières perpétuaient une tradition artistique héritée de l’Italie et fondée sur l’imitation de la « Nature parfaite » et de l’Antique ».

L’exemplarité des « ouvrages des autres » antique et maître du passé.

Les peintres devaient puiser dans « les fonds de l’Antiquité » pour reprendre l’expression de La Font de Saint Yenne. Diderot, pour sa part les incite à suivre les conseils de l’un des leurs : Antoine Coypel était certainement un homme d’esprit, lorsqu’il dit aux artistes : « Faisons, s’il se peut, que les figures de nos tableaux soient plutôt les modèles vivants des statues antiques, que ces statues les originaux des figures que nous peignons.

L’action de suppléer est implicite dans cette recommandation, tout comme elle l’est dans les propos de de Piles :

«Il faut qu’Il (le peintre) regarde l’Antique comme un Livre qu’on traduit dans une autre Langue, dans laquelle il suffit de bien rapporter le sens & l’esprit, sans s’attacher servilement aux paroles.»

Selon de Piles, en copiant les œuvres des grands maîtres, les artistes doivent « s’imaginer que leurs tableaux sont la nature ». Néanmoins, le choix est décisif, car si, « copier n’est rien, choisir c’est tout » aux dires de Marmontel. Dans le même ordre d’idées, une auteure anonyme écrivait dans sa critique du Salon de 1785 : « L’art consiste à inventer, choisir & assembler ».

L’invention

L’invention était définie par Liotard comme « la facilité de composer le sujet d’une peinture, d’en faire une esquisse ».Il faut ajouter que De Pile dans « L’idée du Peintre parfait » écrit que « la première partie de la peinture » est la composition qu’il subdivise en deux « L’invention et la Disposition. L’invention trouve seulement les objets du Tableau, & la Disposition les place».

Liotard formule le même point de vue autrement : « Lorsque le peintre guidé par le jugement a inventé toutes les parties qui constituent un tableau, il faut ensuite les disposer chacune à leur place, de manière que l’ordonnance d’un sujet de peinture ne puisse être mieux disposée … ». Compte tenu de ces précisions, au XVIII e siècle, la composition aurait été l’élément pictural donnant au peintre la possibilité d’exprimer son originalité, voire d’innover.

Illusion et fiction, la peinture comme poésie

La combinaison de perfections de la nature, la sélection de motifs empruntés à d’autres œuvres, quand ce n’étaient pas des tableaux entiers « faits à la manière de » étaient conseillés dans le but d’embellir », de « perfectionner », voire « d’inventer» la nature. Le peintre à partir d’éléments divers composait l’œuvre, lui donnait sa consistance, mais le faisait-il seulement dans le sens d’une perfection déterminée par le pouvoir de l’homme à imiter la nature? Les motifs prélevés, on peut les comparer aux « matériaux précontraints », sont greffés dans un nouvel ensemble dans lequel l’espace est organisé en fonction des intentions du peintre.Vertu de la mimésis vers un beau idéal

Enfin bref, la mimésis se veut au service du « Vrai » : de la vérité de l’art. L’art du XVIII e siècle était une projection vers un idéal de beauté atteint par l’intermédiaire d’éléments de la nature et de la culture qui s’agencaient comme les pièces d’un casse-tête ou d’un jeu de patience. La « Composition », certains auteurs emploient le mot « Invention », aurait été l ‘élément pictural qui donnait au peintre l’occasion d’exprimer son originalité, historiquement liée au génie et, peut-être d’innover picturalement.

Plaisir et imitation au XVIIIe siècle

Par la poétique l’imitation est un objet de plaisir et dépassement de la pure vraisemblance. Au XVIIIe siècle l’exercice visuel et spirituel généré par l’oeuvre oscille entre un plaisir de coeur et un plaisir d’esprit. Cette double nature de la réception de l’oeuvre et de son sujet se trouve dans ce filtre poétique de la vraisemblance et de la déformation. Principe d’une poétique dans les modalités classiques qui conduisent à émouvoir par une mimèsis poétique.

L’imitation comme objet de plaisir

C’est à l’imitation, cette notion classique cardinale du point de vue du plaisir que fait naître l’acte d’imiter ainsi que ses produits dont les écrits sont susceptibles d’ouvrir sur la conception d’un plaisir proprement esthétique.

L’imitation pour le XVIIIe siècle

La conception d’un plaisir proprement esthétique lié à, c’est-à-dire exigeant, l’imitation en tant que telle, aide à mieux comprendre ce que signifie « Imitation » pour l’âge classique, Lumières y comprises.

Le plaisir comme une constante de l’expérience esthétique, un lien vers le beau

Le plaisir est unanimement reconnu comme composante de l’expérience esthétique, mais dans quelles proportions - par rapport en particulier à ce qu’on appelle l’instruction. L’agrément ou le beau est pour simplicité réduit au sensoriel : ce qui « flatte » l’œil ou l’oreille. L’abbé Trublet avait le sentiment que les choses se passaient ailleurs : « Beau est dit de tout ce qui plaît, lorsque le sentiment de plaisir, quoique reçu par quelque organe du corps, est dans l’âme et non dans cet organe » car « je rapporte à mon corps, explique-t-il, et à certaines parties de mon corps, certains plaisirs et certaines peines. Il y en a d’autres que je n’y rapporte point, quoique ce soit par l’entremise de mon corps que je les éprouve ».

Le lien entre poésie et peinture par la notion de plaisir

C’est à la notion de plaisir, touchant poésie et peinture, que s’est attaché Dubos, non pas d’emblée dans la perspective du lien de celui-ci avec l’imitation mais dans celle, on le sait, du caractère paradoxal de cette espèce de plaisir dont l’intensité est d’autant plus grande que le sujet des ouvrages qui en sont la cause est désagréable, voire franchement affligeant. Comme une réultante des principes empathique de les primitifs. Il en rend compte par l’agitation affective, l’émotion provoquée par ce que représente le poème ou le tableau, puisque le mouvement est agréable en tant que tel à l’âme humaine, foncièrement inquiète et guettée par l’ennui – à condition toutefois de ne pas être excessif et de ne pas dégénérer en souffrance, ce que garantit le caractère fictif de sa cause : le spectateur de tragédies ou de tableaux à sujet pénible reste à distance de ces situations dangereuses.

Le plaisir dans la mise en exergue de la réalité

Ce plaisir n’entretient pas de lien immédiat et privilégie avec l’imitation, laquelle n’est prise en compte par Dubos que dans le cas de la représentation d’objets « qui ne nous auraient point attachés, si nous les avions vu dans la nature » (natures mortes ou animaux par exemple) ou bien, comme on vient de le voir, dans celui d’objets pénibles : elle sert, dans le premier cas, à justifier l’intérêt pris à ces tableaux dans lesquels « l’adresse de l’artisan » fait s’attarder les regards ; dans le second, elle sert à créer la distance par rapport à une situation qui, réelle, serait dangereuse, permettant ainsi, on le sait, d’éprouver sans risque le plaisir de l’émotion.

L’imitation en relation avec le plaisir.

Essence des beaux-arts, l’imitation est aussitôt mise en relation avec le plaisir, mais, quoique l’analyse inscrive bien l’expression générale de « plaisir de l’imitation » – sans rien en dire au demeurant –, elle cherche à préciser la nature de ce plaisir en distinguant le cas des objets agréables et désagréables ; l’agrément de la représentation artistique s’explique donc différemment, en fonction de celui des objets représentés : il est moindre dans le cas des objets agréables, selon la logique de l’idée dubossienne de déperdition ontologique de l’imitation, et celle-ci se voit alors dotée de quelques vertus euphorisantes, afin de compenser cette perte : « plaisir de l’imitation », dans lequel il faut probablement reconnaître l’admiration pour la réussite de l’artiste que mobilise Dubos pour justifier qu’on s’attarde sur des objets d’aussi peu d’intérêt que les natures mortes. Quant à ceux qui « n’exciteraient étant réels que des sentiments tristes ou tumultueux, l’analyse résume celle de Dubos : « Leur imitation est plus agréable que les objets mêmes, parce qu’elle nous place à cette juste distance où nous éprouvons le plaisir de l’émotion sans en ressentir le désordre ».

Le plaisir artistique par la distance de l’émotion avec l’objet représenté

Le plaisir artistique est nettement ici celui d’une émotion qui ne diffère de l’émotion ordinaire qu’en tant que celle-ci met à distance un objet réel. Le plaisir ne trouve de spécificité ni dans la nature de l’émotion dans laquelle il consiste, ni dans la relation qu’il entretient avec l’imitation puisque cette relation, on vient de le voir, diffère selon les objets représentés : agréables ou non.

Logique de l’émotion mais différence entre coeur et esprit

La logique de cette explication oblige l’auteur des Beaux-arts (Batteux) réduits à un même principe à retrouver aussi la thèse de Dubos selon laquelle le plaisir artistique consiste dans l’émotion. Mais il faut bien prendre garde à la distinction qu’a préalablement opérée Batteux entre cœur et esprit. Ces deux facultés interviennent dans l’expérience du plaisir artistique d’une manière différente et, de ce fait, la définition donnée, au chapitre 4 de la deuxième partie , de la « fin » de l’imitation pratiquée dans les beaux-arts : « plaire, remuer, toucher, en un mot le plaisir », ne doit pas être lue comme un simple écho de celle de Dubos. C’en est plutôt un remaniement.

Le coeur est touché par intérêt/ le mouvement comme vecteur du sentiment

C’est le cœur qui est touché, qui aime à être remué, qui envisage les objets du point de vue de l’intérêt, c’est-à-dire « selon les rapports qu’ils ont avec notre avantage propre » ; aussi doit-il « s’intéresser moins aux objets artificiels qu’aux objets naturels », à moins que, comme on vient de le voir, les objets naturels ne soient effrayants, donc capables de provoquer une émotion violente que la représentation artistique viendra tempérer tout en en préservant le plaisir de tout « mélange désagréable ».

L’esprit questionne le beau et non l’agitation

Quant à l’esprit, c’est « sans intérêt » qu’il envisage les objets représentés et ce qui le « flatte » ou lui « plaît », c’est la perfection que ces objets ont en eux-mêmes, c’est-à-dire sans relation immédiate avec un sentiment agréable de notre existence. Aussi est-ce lui qui assure pour ainsi dire les fonctions proprement esthétiques : il est, explique Batteux, « plus satisfait des ouvrages de l’art qui lui offrent le beau, qu’il ne l’est ordinairement de ceux de la nature, qui a toujours quelque chose d’imparfait ». L’esprit a à voir avec le beau (alors que le cœur est sensible au bon),

Vers un principe de perfection

l’artifice et la belle nature dont l’imitation a pour fin de « charmer » : c’et à dire de susciter un plaisir consistant non dans l’agitation affective, mais dans l’accès à une « sphère plus parfaite que celle où nous sommes », propre à étendre et perfectionner les idées d’un esprit qui désire s’élever et s’agrandir.

Le dépassement du récit ordinaire par le récit poétique

Aussi, selon cette logique, l’émotion réelle ne l’emporte-t-elle pas sur celle que provoque la « copie », pour parler comme Dubos : « Quelle différence, s’écrie Batteux, entre l’émotion que produit une histoire ordinaire qui ne nous offre que des exemples imparfaits ou communs, et cette extase que nous cause la poésie lorsqu’elle nous enlève dans ces régions enchantées, où nous trouvons réalisés en quelque sorte les plus beaux fantômes de l’imagination. L’histoire nous fait languir dans une sorte d’esclavage, et dans la poésie notre âme jouit avec complaisance de son élévation et de sa liberté ». De manière fort intéressante ici, la formulation déplace la cause de la jouissance, des beaux fantômes qui émerveillent l’âme aux qualités de l’âme elle-même. L’amour-propre trouve ici à se satisfaire doublement : plaisir aux qualités des objets qui répondent aux désirs de l’esprit et plaisir aux qualités mêmes de cet esprit qui devient l’objet de sa propre jouissance.

Le plaisir vient de l’imitation ou du «portrait» c’est à dire de la comparaison par le spectateur.

Or cette orientation de la réflexion de Batteux sur « le plaisir que causent les arts » s’est fortement manifestée non à propos du plaisir né de la perfection des objets produits par l’imitation de la belle nature mais de celui pris à l’imitation de tout court, de façon générale – présentée il est vrai, d’une manière légèrement restrictive : « Cette imitation est une des principales sources du plaisir que causent les arts ». Imitation s’entend ici comme opération d’imiter, puisque ce n’est pas, je le répète, du caractère agréable ou non de l’objet imité que provient le plaisir du spectateur mais du fait qu’il est en présence d’une imitation, d’un « portrait », selon le lexique classique, lequel appelle, en tant que tel, la comparaison – et c’est de cette dernière opération effectuée par le spectateur que Batteux fait procéder le plaisir artistique : « L’esprit s’exerce dans la comparaison du modèle avec le portrait, et le jugement qu’il en porte fait sur lui une impression d’autant plus agréable qu’elle lui est un témoignage de sa pénétration et de son intelligence ».

L’art comme fonction de représenter de manière artificielle le naturel

L’auteur des Beaux-arts a fortement insisté sur la transposition qui constitue l’activité artistique : la « fonction des arts » est de « transporter les traits qui sont dans la nature et de les présenter dans des objets à qui ils ne sont point naturels ». C’est l’imitation de la belle nature, essence des beaux arts dont la fin, par opposition aux arts nécessaires ou même à l’éloquence et l’architecture, compromises avec l’utilité, est essentiellement le plaisir.

Le plaisir dans la distance, l’exercice spirituel comme objet de la jouissance

Batteux semble toujours soucieux d’insister surtout sur le rôle de l’imitation dans la mise à distance du danger éventuel : « Ainsi, écrit-il, l’imitation est toujours la source de l’agrément ». Elle l’est en effet dans le cas des objets parfaits de la belle nature, comme dans celui des objets désagréables ou du simple « portrait », dit aussi « imitation froide », puisque le spectateur s’y attache en tant qu’acte, appelé à déclencher en lui, au moins, l’exercice minimal de comparaison, déjà capable de satisfaire l’esprit, dans la mesure où celui-ci y devient l’objet de sa propre jouissance.

Le plaisir comme un domaine sensible et intellectuel

Cette notion de plaisir ouvre sur un domaine dont la spécificité consiste à ne se confondre ni avec l’intellectuel ni avec le sensible, tout en ayant à voir avec l’un et l’autre.

L’expression de « plaisir d’apprendre » et de ce que l’on nomme le « plaisir dogmatique » (entendons didactique), pour être discutée (« L’esprit ne saurait jouir deux fois du plaisir d’apprendre la même chose ») et c’est au cœur, capable lui de « jouir deux fois du plaisir de sentir la même émotion », que revient le plaisir artistique, puisque « le plaisir d’apprendre est consommé, dit-il, par le plaisir de savoir ».

Sur l’objet représenté, le père Lamy avait répondu (Bernard) dans les Nouvelles réflexions sur l’art poétique de 1668: « La raison pour laquelle les images sont agréables, c’est que ceux qui considèrent une image prennent plaisir à apprendre et à découvrir par raisonnement quelle chose elle représente ».

Le plaisir lié à la curiosité

Quoique respectant bien l’explication intellectualiste du plaisir pris au raisonnement qui découvre le « plaisir d’apprendre » comme « plaisir de savoir » : l’esprit voit donc avec plaisir satisfaire un de ses besoins, la curiosité, mais ce plaisir, lié au contenu de ce savoir, ne saurait survivre à la reconnaissance de l’objet représenté.

L’image spiritualisée, poétisée

Aussi Lamy poursuit-il en proposant une autre explication, juxtaposée à la première : « Mais outre cette raison, ce plaisir vient apparemment de ce que les hommes, quoique très attachés à leurs sens, ont un certain sentiment naturel qui leur fait préférer ce qui est spirituel aux choses matérielles et qui les oblige par exemple d’estimer davantage que les corps mêmes, l’art avec lequel une personne ingénieuse les représente, d’où vient que toutes ces imitations et des peintures des poètes leur sont plus agréables que les choses mêmes ». L’image, est cristallisée par le travail en elle et la spiritualise, un ordre de réalité supérieur et un sentiment qui saisit les rapports de perfection y trouve satisfaction.

L’imitation vient garantir, à travers le plaisir de la reconnaissance, celui de la perception d’une forme organisatrice, d’un sens. « On doit juger d’une musique comme d’un tableau. Je vois dans celui-ci des traits et des couleurs dont je comprends le sens ; il me flatte, il me touche. Que dirait-on d’un peintre qui se contenterait de jeter sur la toile des traits hardis et des masses de couleurs les plus vives mais sans aucune ressemblance avec quelque objet connu ? »

L’imitation comme un garde fou de la peinture académique.

Interroger l’imitation depuis le point de vue du plaisir permet d’éclairer quelques aspects peu connus des fonctions de cette notion pour un esprit de l’âge classique : elle apparaît ici comme une sorte de garde-fou, ce qui vient préserver contre la menace du chaos, de l’informe ou de ce qui est désigné, dans les arts du langage, comme « frivole », le pur cliquetis verbal, le jeu gratuit qui ne renvoie qu’à lui-même, vertige, folie, le sens d’une forme intelligible. Elle garantit la présence de l’esprit et de l’ordre et il faut probablement y voir, moins l’obstacle absolu à l’émergence de l’idée moderne de création, que le seul moyen, dans un certain contexte historique et idéologique, de penser la production de ces totalités refermées sur leur propre logique, qui ne ressemblent à rien et dont la contemplation suscite de grands plaisirs autres que sensuels.

La mimèsis dans la peinture du XVIIIe siècle se joue sur une reconnaissance technique de la représentation de l’objet mais comme une poursuite de l’évolution de l’oeuvre liée au plaisir qu’elle génère. A ce titre nous pouvons soulevé qu’il y a un glissement et surtout une double nature à l’imitation. La première cognitive est sensorielle et corporelle, mais elle semble correspondre uniquement à la qualité technique du peintre. La seconde spirituelle et plus dogmatique est un pont avec la poésie. Il n’est pas étonnant de voir l’avènement de la peinture d’histoire comme vecteur de sentiment et poursuit du principe de tragédie de la mimèsis aristotélicienne. La vraisemblance en peinture se joue dans un volet poétique d’un déplacement de l’objet entre sa représentation et sa reconnaissance. Le plaisir est multiple mais repose sur un dépassement historique et poétique de sa représentation.


La seconde moitié du XIXe siècle et le XXe, réorientation de la mimèsis

L'artiste ne cherchera bientôt plus qu'en lui-même, dans le rejet des règles, le moyen d'accorder le son et le sens : mystérieux privilège de son génie où travail de l'artifice pour celui qui, convaincu de l'indépassable arbitraire du signe, forge avec la langue, au moyen surtout de la comparaison ou de la métaphore, un texte saturé de sens. Dans les deux cas (disons : le romantisme et le symbolisme), il ne s'agit plus, comme avec l'usage naïf de l'allégorie, d'une correspondance réglée entre le monde et le poème, mais d'une activité propre au langage, qu'il accède magiquement au « surréel » ou qu'il se coupe délibérément de son dehors, rompant avec l'illusion de la représentation. La rupture cette fois est complète : c'en serait fini de ce qu'André Breton qualifiait avec mépris, reprenant un mot de Marcel Duchamp, de peinture « rétinienne » ; l'art n'imite plus, il crée.

La peinture n’est pas vérité

En 1857, Jules Jamin publie un article consacré aux liens entre « la peinture et l’optique équipée. Le sujet n’est pas nouveau mais avec la montée pour l’intérêt de la physiologie une réflexion esthétique devient de plus en plus sensible à la dynamique de la perception à la densité corporelle.» L’auteur conteste l’ambition du naturalisme. En se reposant sur la récente mise au point du photomètre il va démontrer la puissance « naturelle » de la peinture à rivaliser avec le réel. La conclusion tombe comme un couperet : « non la peinture n’est pas la vérité, le réalisme est un but qui ne faut pas chercher, parce qu’on ne peut l’atteindre. » 15 ans plus tard avec impression, soleil levant Monet présente un paysage où l’ambiance lumineuse est portée par le contraste simultané. Les formes s’estompent dans la densité matérielle de la lumière avec à terme l’objectif de créer une vaste surface incandescente ou la viendrait goûter l’ivresse rétinienne de l’éblouissement, tel un vis-à-vis frontal avec le soleil dans le débordement de la sensation et le fantasme d’une clarté absolue. La peinture s’affranchit de la finitude du contour pour la béance du regard ébloui c’est ce qui se qualifiait en 1904 d’une tentation abstractionniste de l’impressionnisme.

L’innocence de l’oeil

L’impressionnisme français, proclamant « l’innocence de l’oeil » et la réduction facteur subjective au strict minimum, présentera la sensation esthétique du peintre sur le modèle de la photographie : comme l’inscription d’une impression visuelle sur un écran intérieur, puis sur la toile, comme un processus de traduction mimétique aussi fidèle et immédiate que possible une perception du tableau. Nul arrangement, nul pouvoir démiurgique de l’oeil du peintre ne sont censés s’interposées entre le tableau du peintre et la réalité.

Les couleurs comme objet de la vision

L’impact du traité des couleurs de Goethe joue sur une anthropologie historique du regard et de la vision. Il ne faut pas oublier que les théories de Goethe sur les couleurs sont en droite ligne d’une tradition antique et médiévale selon laquelle l’optique était d’abord une « sur ce terrain », c’est-à-dire qu’elle « se donnait la vision et le visible en un couple indissociable complémentaire. La lumière et les couleurs étaient toujours définies en temps qu’elle s’était objet de la vision. L’optique s’étendait comme science de la vision et non comme science de la lumière».

L’observateur moderne se trouve alors face à une « expérience de la lumière coupée de tout point de référence stable, de toute source de toutes origines qui pourraient servir de centre la constitution et à l’appréhension du vrai (...) La vision serait définie comme la faculté d’éprouver des sensations qui ne sont pas nécessairement liées à un référent »

La lisibilité de l’objet nuit à la peinture

La conséquence de cette phénoménologie est que par cette réflexion sur une vibration du coloris une totale dissolution du sujet par sa réévaluation impressionniste. Dans une lecture à rebours, la lisibilité de l’objet nuit à l’efficacité vise la peinture ; le peintre doit donc se libérer le coloris du dessin pour capturer l’attention d’un oeil avide de formes libres, non déterminée, propice à un déploiement l’émotion de la puissance extatique de « l’éclat ».

Perte du sens mimétique de la couleur impressionniste

À l’époque impressionniste, la couleur cesse d’être fonction de la lumière : c’est la lumière qui devient fonction de la couleur. Le rôle « mimétique » de la couleur perd son importance par rapport à sa valeur expressive et à son rôle primordial dans l’organisation et la construction du tableau. La lumière devient alors ambivalente avec la couleur et sont traitées à la fois comme des réalités naturelles comme des abstractions intellectuelles.

Lumière et couleur comme nature et symbole

L’idée que la lumière et les couleurs sont à la fois un langage, la nature et une symbolique, parlant à la fois au sens et à l’intellect, s’adressant au corps autant qu’à l’esprit, c’est-à-dire, en somme un être humain tout entier, Goethe l’exprimait dans les premières pages la théorie des couleurs, traité dans la peinture avait été l’inspiration secrète - devenir un texte de source l’abstraction colorée.

Objet transfiguré et rupture de la mimésis le XXe

La peinture se fait écho des changements, elle n’est plus une permanence d’un objet visuel transposé mais subjectivement transfiguré. La rupture de la mimésis n’est donc pas une révolution, elle est simplement une conséquence inhérente au tableau depuis le XVe siècle, un trompe-l’oeil se reposant sur la définition du monde par la société qui le produit à fin qu’il soit le plus efficace pour toucher son observateur contemporain. La peinture n’est pas alors qu’un miroir des connaissances dans un souci de vraisemblance, elle est un miroir sociologique. Dès l’origine les artistes, les théoriciens et les spectateurs ont conscience d’un élément : l’harmonie naturelle ne sont pas les mêmes que l’harmonie artificielle de la peinture qui reste un objet dégagé de la réalité. L’artiste devra tout de même garder un lien avec la mimèsis, point de départ du plaisir et dela fonction de la l’oeuvre dans sa valeur académique.

Du sentiment à la psyché

Aux descriptions objectives va venir s’ajouter un troisième élément que l’on voit petit à petit montée en puissance depuis la moitié du XVIIIe siècle, sous le thème de sentiment ou bien encore de subjectivité ou de la psychologie. La volonté du sentiment de l’objet artistique ne doit pas simplement être dans une vocation de minutie mais doit conduire naturellement un principe quasi d’émerveillement jouant avec la psychologie ou bien encore la subjectivité la culture en bref ce qui définit le regardeur. L’enjeu est absolument fondamental car dans la bascule entre le XIXe et le XXe siècle la peinture dont la caractéristique subjective progresse très grand pas.



La valeur de m’oeuvre repose sur l’imitation ou la représentation du réel. Ces dernière engagent l’oeuvre dans une perspective: Celle que la simple imitation ne nourrit pas le plaisir de l’observation et de l’existence même de l’oeuvre. La vraisemblance comme élément de la mimèsis joue d’une vérité: l’oeuvre propose une artificielle image de la réalité dont l’intérêt est de nourrir une conscience superieure

lundi 12 septembre 2011

La vraisemblance en peinture: un paradoxe?

La vraisemblance en peinture: un paradoxe?

Paradoxe: nm Opinion, fait contraire à la logique ou à la raison.


Au travers du terme de vraisemblance, nous abordons celui de l’imitation et un paradoxe de la peinture. À la fois pour la composition mais aussi pour son jugement.

L’imitation de la nature a été le fondement de l’art pendant des siècles, l’idée de création n’étant apparue qu’au XIXième siècle. Pourtant Platon écrivait déjà dans un passage du Cratyle : «l’essence de la ressemblance c’est la dissemblance » déterminant ainsi le caractère paradoxal inhérent à la mimésis. Le principe d’invention qui va détroner rapidement celui d’imitation peut il remettre en cause la vraisemblance. Des primitifs italiens au peintre du XVIIIe, la vraisemblance et l’imitation vont très vite s’écarter de la simple représentation du monde pour convaincre d’une beauté supérieure. La nature en peinture est donc plus vraie et plus belle que la réalité.


Les primitifs, archéologie de l’imitation

La volonté d’une oeuvre où le spectateur puisse se projeter confère à la peinture de présenter un sujet de plus en plus réel. Pourtant très vite la main et la trace de l’artiste confère à chauqe image du monde une particularité subjective.

XIVe le singe de la nature

Dans cette capacité à représenter le monde une formule très intéressante celle de « singe de la nature » qui apparaît en Italie au début des années 1380 - 1382. Il s'agit de mettre en valeur la capacité mimétique. Cette expression est à la fois positive et négative car le simple mimétisme se joue d’une insuffisance pour évaluer la qualité poétique du peintre.

Imitation

Cela conduit à l'avènement d'une différence où l'application minutieuse et proposer l'essence de la grâce dans l'ouvrage le courtisan de Castiglione nous pouvons lire « la simple touche dupe de pinceau donné avec une telle aisance que la main sans effort ou sans art semble d'elle-même aller au but, accomplir l'attention du peintre » ; l'« excellence » de l'artiste se révèle désormais moins à l'exactitude minutieuse de son travail qu'à sa « grâce », grâce de l'exécution grâce à la représentation.

Evolution humaniste

Cette question de la présence obligatoire du particulier en peinture est au début du XVe siècle l'un des prestiges de la capacité de la peinture car il n'y a pas témoignage plus fort que la surprise et la joie que l'on peut avoir face aux images. Plus qu'une histoire ou une description il s'agit véritablement pour les observateurs, entre autres des objets antiques, d'une « manifestation » ou une « parousie ».


Précision et représentation comme moteur de l’observation

Les détails «naturalistes» exigent une connaissance précise. les travaux de Léonard de Vinci ont ouvert la voie. On a malgré beaucoup de pertes, conserver toutefois les études de plantes.

La représentation de festons et de guirlandes telles que Mantegna l’a pratiquée, connut alors une nouvelle impulsion grâce à ses études botaniques mais également à la redécouverte de l'accès à la Domus Aurea de Néron à Rome. Les décorations murales conservées deviennent le lieu d'étude par excellence pour le genre nouveau des « grotesques ».

Du singe de la nature au singe de l’antique : Mantegna

L'évolution du singe de la nature se fait dans le singe de l'Antiquité. Mantegna est un excellent exemple. Dans cette bascule culturelle et cette volonté historique de l'iconographie la vraisemblance doit accompagner le souci chronologique et quasi archéologique. Les modèles de Mantegna ne sontplus des modèles vivants mais ceux de l'Antiquité, raison pour laquelle Vasari critiquera le style trop dur de Mantegna. Ce dernier passe par une adaptation c'est-à-dire une invention qui laisse place à une rigueur toute personnelle et descriptive. C'est une prise de position est une revendication de son savoir intellectuel qui s'engage dans ses représentations. Dans cette aspiration du « nouvel art de peindre » prôner par Alberti, émouvoir celui qui regarde par le spectacle de la passion humaine dans l'histoire s'engage dans la vraisemblance. La renaissance par la variété élargit le champ thématique des conteurs et approfondis intellectuellement les contenus associés aux divers motifs, anciens et modernes. La vraisemblance s'enrichit d'une nouvelle potentialité de signification. Ce décalage éventuel entre savoir du texte et savoir de l'image créée les conditions pour le prestige de la poétique de l’art et de l'artiste. Entre le XIVe le XVIe siècle l'universalité de la vraisemblance aboutit en résumé à la belle manière.


La peinture «classique»

La conception classique de l’imitation.

La conception classique de l’imitation qui n'est pas la simple copie de la nature. La distinction entre la copie et l’imitation trouve son origine dans la tradition picturale et sert de base et d‘avis pour établir la différence entre la belle manière propre au XVIe siècle et la manière simplement vraie de ses immédiats prédécesseurs. Il s'agit de dépasser la lourdeur du modèle naturel par l'artifice d'un dessin judicieux.


L’aspiration de l’homme pour quelque chose de plus grand.

La justification fondamentale de cette imitation qui ne copie pas tient à la conception métaphysique des rapports entre l'homme et le monde naturel : créé à l'image de Dieu, loin donc d'être fait pour suivre et aimer les choses « inférieures », « l'esprit de l'homme aspire toujours quelque chose de très grands et de très haut ». Cela vaut pour la mimésis picturale : la tendance classicisante qui marque la peinture italienne à l'apogée de la renaissance et la distingue de la fin du XVe siècle s'appuie sur l'idée de la dignité métaphysique de la création artistique. La force de cette pensée idéalisante se retrouve à Venise, où s'exerce l'impact de la peinture du Nord et le prestige de la couleur qui qualifie l'infinie variété des objets naturels. Tout en estimant ainsi que « le devoir du peintre est de représenter par son art toute chose à ce point semblant aux divers objets naturels» et que « le peintre auquel manque cette ressemblance n'est pas un peintre », le penseur de l'époque estime que, pour la figure humaine et son action, il convient de « choisir la forme la plus parfaite (...) Pour corriger les nombreux défauts de la nature » (1557, Venise, Ludovico Dolce). Dès le milieu du XVIe siècle à Venise, suivant les leçons d'Alberti pour concevoir la beauté idéale commune « [...] est une correspondance des membres produits par la nature, débarrassée de l'inconvénient des accidents malheureux » ; il conseillait de corriger dans l'art l'« impuissance de la nature ».



Les XVIe et XVII e

Après un seizième intermédiaire, le XVIIe revient sur une nature plus classique de l’image après les excès maniéristes et baroques.

La situation en Europe une nouvelle donne de l’image

Autour de 1600, nous assistons à une réforme et une rénovation de la peinture. L'Europe est dominée par la question religieuse. La France et les Flandres se remettent à peine d'une longue guerre civile où de nombreuses images ont été détruites. La dernière session du concile de Trente, en 1563, a réaffirmé l'importance des images dans la tradition catholique en leur assignant une fonction bien précise : instruire le peuple chrétien, comme le faisaient les images médiévales. L'église, en train d'accomplir une profonde réforme interne, met en oeuvre une rigoureuse politique artistique : Michel-Ange et le maniérisme, qui affirmait la virtuosité et le pouvoir de création de l'artiste sont condamnés ; la peinture doit revenir un style « pur », hors du temps, propre à exprimer le message religieux. Le cardinal Paleotti, dans son traité de la peinture sacrée en 1582 enjoint au peintre de suivre à la lettre les textes de l'église et les injonctions des clercs pour la composition des oeuvres religieuses, et tente d'interdire la peinture profane.


Le maniérisme italien la bascule vers l’idéalisation, la perfection... De la renaissance à 1580

On applique généralement le terme de "Maniérisme" (de l'italien maniera qui signifie style) à l'art Maniérisme vient de Maniera terme employé depuis la fin du XIVéme et notamment par Vasari dans Les vies (1520-40) pour décrire la peinture de Giotto, sa grâce et son imagination, et plus généralement la manière moderne. Vasari est lui-même un artiste maniériste lorsqu'il passe de ce qu'il appelle "la bella maniera", la belle manière ou le beau style, apogée de la renaissance classique avec Raphaël par exemple à "l'arte di maniera", l'art de manière, l'art de style.

Bien sur il n'y a pas du tout l'idée d'une critique. Vasari sait qu'il y a un apogée avec Raphaël Michel-Ange et Léonard mais les artistes "di maniera" se situent dans la ligne directe et dans l'imitation, la citation des grands artistes. Si bien qu'au bout du compte, le maniérisme est un art du second degré. Montaigne, à la fin du siècle, commentant les formes du d'art du XVIeme siècle dit : "Ils artialisent la nature, nous devrions naturaliser l'art". Montaigne grand écrivain maniériste faisait le bilan du maniérisme tout en appelant à autre chose.

Les caractéristiques de ce style : prendre les deux tableaux de Providoni comme exemple.

la perte de clarté et de cohérence de l'image,

la multiplication des éléments et des plans,

une symbolique complexe qui se réfère à des domaines méconnus aujourd'hui (alchimie, art du blason, langage des fleurs, ...),

le goût prononcé pour un érotisme esthétisant,

la déformation et la torsion des corps,

le goût des schémas sinueux, dont la "figure serpentine" (en S),

la recherche du mouvement,

la modification des proportions des parties du corps,

les contrastes de tons acides et crus,

l'allongement des formes.

La situation à Rome

Mais à Rome, autour de 1600, les arts retrouvent la voie du «docere, movere et delectare » (instruire, émouvoir et plaire). Certains ordres religieux issus de la réforme catholique accordent une importance fondamentale au visuel et à l'émotion : dans ses exercices spirituels, Ignace de Loyola, le fondateur de l'ordre des jésuites, recommande la méditation des images comme voie d'accès privilégié à l'émotion religieuse. Les oratoriens lancent à Rome la nouvelle peinture : là émouvant de Baroche, qui cherche à persuader, avec la sensualité vive du coloris, les formes enveloppantes ou des motifs familiers disposés au premier plan.

Rubens un peintre baroque

L’Adoration, de Pierre Paul Rubens : une structure dynamique de formes qui s’enroulent en spirale autour d’un espace vide : d’éclatantes draperies, un souffle de mouvements éclairés par une flèche de lumière, peints avec une brillante maîtrise émancipée.Le baroque est un style qui naît en Italie à Rome, Mantoue, Venise et Florence à la charnière des XVIe et XVIIe siècles et se répand rapidement dans la plupart des pays d’Europe. Il touche tous les domaines artistiques, sculpture, peinture, littérature, architecture et musique et se caractérise par l’exagération du mouvement, la surcharge décorative, les effets dramatiques, la tension, l’exubérance et de la grandeur parfois pompeuse.

Il poursuit le mouvement artistique de la renaissance, et le classicisme lui succède à partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle.

La Renaissance prolongée par l’imagination

A la fin du XVIème, l’art de la Renaissance a pris en Italie, et notamment à Rome et à Florence, une tournure nouvelle depuis déjà plus de cinquante ans : le maniérisme. Tandis que la Renaissance plaçait l’homme au centre de ses préoccupations, le maniérisme glisse vers le sujet, l’individu et cherche à créer des formes nouvelles. Cette tendance est largement reprise et amplifiée par le baroque. Les idées, les pensées, les représentations ont en effet été fortement altérées depuis le début du siècle : la vision d’un monde fini et géocentrique a été mise à mal par Copernic tandis que Luther et la Réforme ont brisé l’unité de l’Eglise et de l’Europe.

C’est donc sur ce terrain mouvant que prend forme le baroque aux environs de 1590, à Rome. Dans une Europe déchirée par les guerres de Religion et un univers dont on a perdu le centre et les limites, le baroque substitue à la stabilité et à l’objectivité de la Renaissance un art du mouvement et des illusions. En réaction à la ligne droite, la courbe devient prédominante, et aux proportions de l’homme de Vitruve répond un art étonnament maîtrisé du trompe-l'oeil.


L’impact des lettrés pour un art poétique

Les lettrés commencent à reconnaître qu'il faut appliquer à la peinture les préceptes poétiques du Tasse, selon l'adage d'Horace « ut pictura poesis » (comme la peinture, la poésie), qui établit une similitude entre la poésie et la peinture. La peinture n'a pas à être une illustration vraie, fidèle de l'histoire, une imitation mécanique, mais une représentation vraisemblable. Agucchi, le conseiller d'Anibal Carrache et le mentor de son élève dominiquin, élabore une théorie du beau idéal qui marque tout le XVIIe siècle classique.


Le clair obscur, raison compositionnelle et vraisemblance

Le clair-obscur qui met en valeur la plasticité des corps dans un effet scénique lors des oeuvres du début du siècle acquiert quasiment dans cette période une dimension métaphysique. Voilons sans interprétation unitaire et humaniste du corps humain tel qu'elle avait créé la renaissance, Caravage un rachat de vérité première du monde des fragments de réalité. Caravage projette des histoires intérieures par des figures absorbées. Loin d'une argumentation persuasive d'un Baroche, d'une conception aristotélicienne de l'histoire où le vrai se prolonge dans la vraisemblance comme chez Carrache, il exalte un ici et maintenant purement terrestres, dont tout ordre rationnel est bannis pour placer l'individu dans l'infini de l'univers que découvre Galilée. C'est le sens de son réalisme.


La sainte famille copie d'après le Caravage.

Ce tableau est une copie d'après Caravage de la sainte famille. De bonne qualité et elle peut nous permettre de comprendre cette logique du panneau privé de sa construction et des réformes à apporter par Caravage.

Le cadrage octroie immédiatement à cette oeuvre un statut privé suivant les règles du petit tableau carré. Présenté dans un espace extrêmement resserré, la Sainte-Famille se trouve mise en scène dans une vraie monstration. Saint Jean-Baptiste enfant au premier plan, sert de figures introductives. Son geste, retenu par Joseph, permet aux spectateurs de progresser dans le petit espace qu'il définit. La lumière n'est pas ici extrême dans son traitement en clair-obscur, mais elle sert à mettre en évidence le corps nu de l'enfant.

L'absence d'espace, sert une focalisation sur le corps. Celui de l'enfant dans une logique émotionnelle revient une nouvelle fois comme l'objet central de la composition pour une logique de l'incarnation. Cet enfant nu n'est pas sans lien avec la peinture flamande. Il est habillé de chair et Saint Jean-Baptiste en le touchant ou en essayant valide comme dernier prophète le miracle de l'incarnation. Nous semblons revenir à de grandes règles de religiosité dans la réalisation de ce panneau.

Un jeu entre réalisme et idéal

Le geste de Joseph donne une certaine spontanéité à cette composition. Mais très rapidement avec la présence de ces petites tablettes en marbre sur laquelle semble être assise la vierge on comprend l'artificialité du réalisme ici convoqué par Caravage. Le geste de l’enfant d'enlacer sa mère propose un rapprochement maternel et filial mais très rapidement on comprend qu'il s'agit plus de sur obtenir d'une chute que de se rapprocher de sa mère de la part de l'enfant. La vierge regard frontal nous invite dans sa fonction de vitrine à regarder cet enfant nu présenté à nous. Cette Sainte-Famille semble donc être une de nativité. Pour le principe décoratif, la Vierge et de Joseph sont mis à contribution formant grâce à leurs vêtements une structure centrifuge qui focalise comme une mandorle l'attention sur Jésus.

Le principe d'attention et d'observation du tableau, se concentre sur la perception du corps du Christ pour correspondre à un renouveau spirituel pictural. Le déhancher provoquant cette nécessité d'appui sur sa mère inscrit Jésus dans un corps sculptural. Nous trouvons ici cette artificialité des postures renaissantes. En se les réappropriant, Le Caravage se met en droite ligne des images pieuses du siècle précédent. Le corps qui nous est présenté ici n'est pas celui d'un simple enfant, il s'agit d'un objet de dévotion dont la fin funeste est connue. Ne peut-on pas y voir un rapprochement avec la scène de l’ecce homo. La logique de l'incarnation convoque la logique de la mortalité du corps du fils de Dieu. Cela peut donc expliquer la mélancolie de la mère, ou encore le geste de Joseph. Il ne s'agit pas d'un corps mais aussi d'une spiritualité assez esthétique qui sont ici représentés par Le Caravage.

On comprend mieux comment en ce début du XVIIe siècle, Caravage se réapproprie les principes de l’art contemporain en convoquant des éléments plus anciens. Avec la Contre-Réforme et un retour à une oeuvre d'instruction empathique, nous trouvons chez Caravage une logique de reconstruction de la vraisembalnce. Proposant par la peinture et un réalisme cru une métaphysique conceptuelle.


Francesco Caïro

Saint Sébastien soigné par Sainte Irène.

Immédiatement la puissance du clair-obscur démontre le lien formel avec Le Caravage. Probablement exécuté au début de l'année 1635, Saint Sébastien soigné par Sainte Irène est un thème très populaire au moment des épidémies de peste qui se succède en ce début du XVIIe siècle en Lombardie et en Vénétie. C'est un sujet de prédilection pour les caravagesques. Cadrage intimiste, poésie nocturne, lumière froide, confrontations ou oppositions de deux visages, du sacré au profane, du féminin ou masculin, simplicité apparente de la composition se répète dans les ateliers. Néanmoins, la beauté du Saint Sébastien après son martyre, le corps renversé voluptueusement alangui, le geste immobile, suspendu, des mains de Sainte Irène, l'écho des deux drapés, des jeux d'ombres et de lumières, l'ambiguïté de la scène, confère à ses toiles une qualité exceptionnelle à laquelle on ne peut qu'être sensible.



Innocenzo Tacconi

déposition de croix.

Artiste proche de Annibal Carrache.

La géométrie stricte des corps du Christ et de la vierge, qui se différencient nettement des deux anges et de la Madeleine, aux visages plus épanouis. Marie Madeleine, par le caractère à la fois précieux de sa chevelure de son profil et par la stabilité monumentale de la pose donne la pleine mesure du vocabulaire bolonais. En ses premières années du XVIIe siècle, le panorama artistique romain est particulièrement contrasté, entre les derniers feux du maniérisme et la maturité de Caravage, ce courant d'idéalisation classique que constitue la carrière de Carrache marquera durablement la peinture.

Dans cette toile on oscille en permanence entre naturalisme et idéalisation: naturalisme de l'anatomie du corps du Christ/idéalisation de sa non pondération ; naturalisme à l'expression des visages de tous ces personnages/idéalisation des postures ; naturalistes des éléments anecdotiques du paysage/idéalisation du principe de composition. On voit se mettre en place cette douceur absolument incroyable et cette logique constructive d'un modèle qui restera dans un équilibre entre volonté de reproduction du monde et capacité de propositions artistiques.


Peinture hollandaise 17e, la confrontation entre naturalisme et idéale.

Rubens est un peintre appartenant à une zone catholique, le large empâtement de ces figures vous propose une absolue idéalisation semblant correspondre au goût physique de l’époque. L’enfant et sa mère extrêmement en chair construise un rendu luxueux où seule la pâte de Rubens semble représenter.

Les corps des deux donateurs présentent des imperfections physiques. Le système faible de la femme lui au travers de son épiderme. L’homme au teint rouge au semble lui aussi maladif. Rubens ne les épargne pas dans un rendu de détail qui joue à la fois sur un portrait strict examen mais aussi sur la qualité première de cette oeuvre : un ex-voto. Oeuvres dont le but est laquelle ils ont par intercession divine ou sainte. Le tableau de Rubens nous montre la capacité de générer au sein d’une manière. Les saints personnages ont effectivement l’humanité incarnée et idéalisée, et l’humanité terrestre des deux donateurs. Il y a un rapprochement entre la figure de l’homme que la figure des saints, mais une barrière ou une frontière semble s’établir quant aux caractéristiques d’idéalisation nécessaire pour la représentation d’un tel sujet. Face à face terrestre et céleste occupe le même espace indéfini, mais leurs caractéristiques physiques les différencient profondément. Nous pourrions en n’exagérant confronter une vierge et son enfant comme étant l’image de la bonne santé, très en chair le teint rouge, les joues roses et images maladives dans ces deux personnes représentées.

Chez Rembrandt, l’artificialité du clair obscur nourrit une humanisation de la sainte famille. Exilés, seuls, le dos tourné à la lumière. Pourtant l’oeuvre donne toute suite l’impression d’une complète artificialité de sa composition et d’un invraisemblance, le dégagement de lumière de l’enfant pourtant dans l’ombre de sa mère.


Le XVIe et le XVIIe pousse le paradoxe de la vraisemblance. Les questionnements de styles, d’école, de source et de représentation, octroient à l’oeuvre une vraisemblance dépassant de loin la simple question de la mimésis.



La XVIIIe siècle

Les règles générales de l’art du XVIIIième siècle en peinture (Testelin, Roger de Piles, La Font de Saint Yenne, Diderot, Jean-Étienne Liotard, C.H. Watelet, etc.) affirment que l’imitation de la nature est l’essence de la peinture. La création artistique va proposer un autre équilibre entre imitation et substitution.



Les auteurs du XVIIIe avancent tous que l’imitation de la nature est « l’essence» de la peinture,. Pourtant l’avènement de figure du grand artiste oppose à ce principe celui de génie. La vraisemblance et l’imitation suivent des règles que le génie se peut de dépasser. Ainsi François Boucher est «indépendant des règles». Le XVIIe doit donc concilier règles de l’art et génie.


L’imitation de la nature est une des clefs de voutes de la formatrion académique et du jugement e l’artiste. Pourtant la notion de génie pose celui d’un don. Diderot disant que le génie est un «don de la nature». La définition du Littré considère qu’un est «ce qui vient de Dieu par la nature.»

Le jugement de la valeur repose sur celle de la technique. La vraisemblance et l’imitation sont le témoignage de l’assiduité de l’artiste à travailler d’après nature. L’une des règles est celle de l’imitation de la nature.


L’imitation de la nature

Nous savons déjà que l’imitation de la nature est le fondement de la peinture. Or l’émergence de la couleur et de la composition démontre l’importance de la picturalité. La mimèsis se trouve alors définit comme double: « restreinte » et « générale ». Cette proposition de Philippe Lacoue-Labarthe, définit la première comme « reduplication de ce qui est donné », la seconde comme « ne reproduit rien de donné mais qui supplée à certains défauts de la nature ».

Cette suppléance se trouve fondamentalement dans la conception de la mimésis et implicitement dans les règles de l’art. En France ces dernières perpétuent la tradition artistique italienne de «la nature parfaite» et l’antique. Nous retrouvons ce terme paradoxale de la belle nature.


Liotard exprime que « la Peinture est le miroir de tout ce que l’univers nous offre de plus beau ». Cette affirmation s’inscrit dans la lignée du classicisme du XVII e siècle qui réduit le concept de la nature à la « belle nature ». Pour sa part, de Piles dans Dissertation sur les plus fameux peintres écrit : « un Peintre qui ne fait que ce qu’il voit n’arrivera jamais â une parfaite imitation». Quand Diderot observe que « la nature moins commune fit sentir l’avantage d’un choix ».

La nature vraie est donc plus belle, la vraisemblance et la mimèsis sont donc un dépassement de la réalité.

Cette vraie nature a une triple vérité suivant Roger de Piles.

En effet, de Piles parle du « Vrai simple » qui est une manifestation fidèle de la nature. Du « Vrai Idéal » qui est atteint par une perfection de différentes perfections réunies et impossibles à trouver dans un seul modèle, et du « Vrai Composé » ou « Parfait » qui résulte du mélange des deux précédents et qui est réalisé dans le but de présenter ce qu’il y a de mieux dans la nature. Or, les « Vrai Idéal » et « Vrai Composé » seraient des produits de la culture, car le choix des éléments impossibles à rencontrer dans un seul modèle suppose des critères de sélection définis par la société. Le peintre du XVIII e siècle devait donc répondre aux normes d’une nature revue par la culture afin d’atteindre le « Vrai ». Cette imitation créatrice incluait les modèles artistiques dont les peintres devaient s’inspirer, c’est-à-dire les ouvrages de l’Antiquité ou ceux de grands maîtres antérieurs ou contemporains.


Le paradoxe de la vraisemblance vient du regard que l’on pose sur elle. L’imitation en peinture est le sujet de sa valeur et de sa qualité. Le discours fait le sujet, c’est ce qui parait indéniable depuis le XIVe. Le paradoxe ne tient pas seulement sur l’image mais sur son jugement.

Quels sont les enjeux de la mimèsis dans la valeur de l’oeuvre ? Comment l’artiste peut proposer une nature à la fois vraie et belle?

lundi 5 septembre 2011

Introduction vrais/faux semblants

Introduction vrais/faux semblants

Vraisemblance: nf caractère de ce qui a l’apparence de la réalité.

Faux-semblant: nm Ruse prétexte mensonger.

Le cycle de conférences passeport pour l’art du mois de septembre au mois de décembre 2011 s’intéressera à la vraisemblance.

Au travers des 15 séances qui nous attendent dans les semaines à venir, nous aborderons la question de la mimésis. La réalité de la représentation est un des grands questionnements de la pratique picturale et de sa réception depuis le XIVe siècle jusqu’à nos jours.

Le cycle passeport pour l’art qui existe maintenant depuis quelques années au musée doit permettre à chacun de s’approprier les collections et d’approfondir sa connaissance sur la pratique de la peinture entre le XIVe et le XXe siècle. J’appartiens à une école où l’analyse de l’oeuvre ne considère pas la peinture comme un objet indépendant. En effet, remis dans un contexte historique et sociologique toute oeuvre devient une image dont la vérité est celle de son temps. Sa pérennité historique est à la fois tributaire de la connaissance de la période qui l’a vu naître et de la remise en perspective historique actuelle.

Derrière les thèmes de vraisemblance et de faux-semblants se trouvent ceux de mensonge et de vérité. L’évolution de la société amène à avoir une vérité oscillante. Comme l’écrit Jean Étienne Liotard dans son Traité des principes et des règles de la peinture : « La peinture et la plus étonnante magicienne : elle s’est persuadée par les plus évidentes faussetés qu’elle est la vérité pure. »

Comprendre l’évolution de la figuration d’un espace cohérent sensible dans lequel le spectateur est invité à se projeter, constitue l’un des principaux témoignages d’une progression de la connaissance même de l’espace et de l’environnement de la société impactant la perception de la pratique picturale.

La peinture confronte une volonté de générer une image qui oscille entre naturalisme et idéale. À la fois objet physique et mental, le tableau peut être considéré comme un paradoxe. Les développements de l’ekphrasis en peinture et les discours sur l’oeuvre crédibilise un sujet représenté, une acceptation de la vraisemblance. La peinture joue cette fonction d’une fenêtre dans laquelle apparaît qu’on le veuille ou non notre propre reflet.

Pierre Francastel, historien d’art, parle d’ordre visuel et par ces mots il nous engage à concevoir que toute oeuvre est le témoignage de son temps et de la perception de cette période à la fois objet d’histoire et histoire d’objets.

La vraisemblance et le faux-semblant sont générés en peinture par l’unité qui se produit à partir de la renaissance entre l’objet visuel et le discours qui peut l’accompagner et change l’oeuvre perçue et le sujet reconnu (à un degré plus ou moins important suivant les informations possédées sur ce dernier). Une peinture est un objet culturel à la fois de contemplation et de méditation.

Le développement de l’ekphrasis et la multiplication des modalités de réception aboutissent sur l’avènement de la subjectivité et de l’individu. Dans cette individualisation du sujet, Quelle est la part de vérité et la part de mensonges que peut porter le sujet et sa représentation ?

La vérité est portée par le sujet mis en composition pour l’oeuvre elle-même. Pourtant dans cette histoire de la peinture entre le XIVe et le XXe siècle la qualité d’une représentation dépasse la simple réalisation matérielle et technique. Le spectateur décortique les constructions spatiales philosophiques et poétiques à l’origine même de la qualité de la peinture et de son inscription dans l’histoire. Objet pensé, la complexité de la palette, de la mesure et de la réflexion joue réellement sur l’estimation de la valeur de la peinture en elle-même et font osciller cette simple surface par apparition et disparition d’un sujet et d’une matière dans un équilibre étonnant où l’image est aussi celle de la main de l’artiste. Ce dialogue entre transparence et opacité que nous avons déjà abordé dans un cycle précédent se joue sur une autre échelle lorsqu’il s’agit d’une simple vérité exécutée.

Ce cycle de conférences s’appuyant sur les questionnements philosophiques mais aussi artistiques pose par le thème de la vraisemblance et du faux-semblant celle d’une vérité en peinture qui est toujours rattaché au regard qui se pose sur elle. L’artiste ne détient pas la vérité mais sa vérité qui dans un enjeu critique, historique et esthétique confère à l’oeuvre une certaine éternité.

Ce qui peut être vrai à une époque peut être totalement faux à une autre. Le tableau ne change pas seule sa lecture et le regard que pose le spectateur se modifient. En cela le rapport de l’homme au monde influe sur la représentation de ce dernier.


Septembre

5/7/10 introduction et présentation vrais/faux semblant?


12/14/ La vraisemblance en peinture un paradoxe?

Le paradoxe de la peinture repose sur la transparence et l’opacité de sa composition. L’illusion de la représentation joue sur l’acceptation des règles par le spectateur et par l’artiste que la composition de champs coloré soit une représentation. Nous ne sommes jamais en présence réel avec le sujet de la peinture et pourtant par l’enjeu de la mimésis, le peintre et le spectateur s’accordent dans la reconnaissance de ce qui est figuré. L’image devient à certain moment plus forte que la réalité elle-même. La modification sensible de l’observation de la peinture lui donne un caractère supérieur. Mais le paradoxe repose sur la nature artificielle du sujet, de son média et de sa réception. La qualité du peintre va pendant toute la période classique reposer sur ce jeu de dupes où chacun sait ce qui est faux et juger de la grande qualité de la reconnaissance du sujet.

Les réactions modernes de déconstruction de la représentation constitue des dialogues et débats les plus importants de l’histoire de l’art. Que faut t’il voir comme vérité en peinture: la matière ou bien le sujet?


19/21/24 Enjeu de la mimésis dans la valeur de l’oeuvre.

La mimésis, c’est à dire la capacité à figurer un sujet plus vrai que nature, est une des pierres angulaire de la réforme de la peinture à la fin du Moyen-âge et au début de la renaissance. L’observation de la nature et la précision de sa transposition devient le fer de lance de sa qualité. Les premiers théoriciens, souvent artistes eux-mêmes, considèrent des textes anciens et des légendes comme le témoignages d’un art absolu. L’enjeu de la mimésis va marquer profondément la valeur de l’oeuvre. L’artiste qui tend à une illusion la plus parfaite sera alors celui qui maitrisera le plus son art. La légende du peintre antique Zeuxis et ses raisins lui font traverser les siècles. Tout peintre qui l’équivaut sera donc lui-même historique. Le travail de copie et de vraisemblance, c’est à dire de la représentation d’une vérité est la tenue d’un naturalisme idéal.


26/18/1 La perspective géométrique, espace et illusion en peinture

Réforme majeure de la composition spatiale en peinture, la perspective géométrique est considérée comme l’un des repères de la renaissance. La mise en place d’un modèle de composition tridimensionnelle permet aux artistes de figurer un trompe l’oeil et de «percer» la surface du panneau et du mur. L’artificialité de cette méthode est connue et considérée comme le moyen le plus abstrait de figurer le concret. La «fenêtre ouverte sur le monde» de Léon Batista alberti est en cela la meilleure expression pour comprendre l’évènement d’une vérité picturale reposant sur un faux-semblant. La multiplication des traités relatifs à ce schéma joue en faveur d’une théorisation au service de la mimésis.


Octobre

3/5/8 La peinture comme un reflet social

Comment la peinture contemporaine de son temps est un reflet de la société qui la voit naitre ? Les plus profondes réformes de la représentation ne se jouent pas en marge. Le peintre évolue suivant sa volonté propre et celle de son public. À partir de la Renaissance, l’art se veut temporel, inscrit dans son temps et devient un reflet social. La peinture nouvellement art libéral, est comme la philosophie et la poésie une trace, un témoin de son temps. La mise en place d’un principe évolutif de l’art conduit le peintre à se positionner dans son temps et son espace. La peinture est une actrice sociale de revendications. Quelle vérité périodique est portée par ce reflet peint ?


10/12/15 Visions du monde: la peinture comme un miroir du réel

La vision du monde, en allemand Weltanschauung, est un parti pris, où dans la subjectivité de chacun, la perception et la compréhension des phénomènes naturels témoignent de la connaissance de l’individu. Vouloir représenter et interagir avec le monde constituent pour le peintre l’obligation de comprendre et de synthétiser ce qui le décrit, physiquement et intellectuellement. De reflet, la peinture devient miroir, à la fois pour celui qui crée et pour celui qui regarde. S’appuyant sur l’exemple de Raoul Hausmann (artiste sur lequel je mène me recherches universitaires), nous aborderons la vision du monde comme une étude des artistes de ce qui définit le réel et qui bascule dans l’artificiel de la création.


17/19/22 La science comme modèle de la vraisemblance?

Suite directe de la conférence précédente, La science comme modèle de la vraisemblance aborde la science et son discours positiviste dans la description du monde. Les recherches et la connaissance scientifique pèsent dans la façon de regarder et de comprendre le monde. La vérité est détenue par le scientifique qui analyse, décortique et explique au plus nombre le monde. L’artiste va étayer sa composition de ces règles et de ces lois venant d’un domaine qui souvent est considérer comme opposé. L’artiste pour défendre et démontrer sa vraisemblance se repose sur la science. Un étrange dialogue s’instaure entre une parole scientifique cherchant des modèles objetctif et une parole artistique cherchant une expression subjective.


24/26/29 Principe perceptif et de réception de la peinture

Le principe perceptif, l’interface sensible qui permet la saisie du réel modélise la construction de la vérité. Le régime sensible de l’oeuvre prôné par la réforme empathique du tableau dès la renaissance établit un dialogue étonnant. Toucher le spectateur signifie générer du sensible. Comprendre le fonctionnement des sens permet dans une certaine mesure de générer un ressenti supérieur au réel. La confrontation entre le vrai-semblant et le faux-semblant repose sur cette illusion sensorielle, et débouche sur une réception de l’oeuvre dépendante pour sa qualité de cette excitation. Le sujet par son intérêt mène aux sentiments les plus grands ou les plus infimes.


31/2/ Les genres en peinture

Les genres en peinture vont hiérarchiser l’intérêt et la qualité de l’oeuvre avant même sa création. La hiérarchie des genres, c’est à dire des sujets, repose sur la vérité porter par ce dernier. Ainsi comme l’explique Félibien dans son Introduction aux conférences de l’académie royale de peintures et de sculpture, le sujet porte par nature une aura. Ainsi l’imitation si elle reste le coeur même de la pratique picturale ne suffit pas à une élévation, entre autre morale, du spectateur. Ainsi la technicité de la reproduction de la réalité n’est pas suffisante. La vérité de la peinture est sa capacité à porter un discours plus qu’une image.


Novembre

7/9/ Le trompe l’oeil et la nature morte

La nature morte, objet de simple représentation du monde, est la catégorie la plus basse de la hiérarchie. En effet, dénué d’actions et de figures, elles ne semblent pas pouvoir porter ce haut degré académique de vérité morale. Pourtant, dès son avènement au XVIIe siècle en Italie et en Hollande, ces petits tableaux vont porter une symbolique dépassant la simple figuration. Derrière un objet artificiellement représenté se trouve toujours une idée. Un fromage ou une tulipe en peinture sont avant tout de la peinture et pas un simple objet. La vanité se trouve ainsi convoqué par le peintre de nature morte. Au XIXe et au XXe cette confrontation à un objet réel permet au peintre de déstructurer son image pour en revendiquer son artificialité. Quel est alors le trompe l’oeil de la nature morte ?


14/16/ Le portrait: vraie ou fausse vraisemblance

Autre sujet de grande mimésis, le portrait. Si l’on considère la vraisemblance comme un miroir ou un reflet du réel, le portrait en est le sujet parfait. Représentation de l’image de soi, le portrait cristallise l’image matérielle et immatérielle. Du portrait officiel codifié à l’autoportrait, comment la représentation joue d’une vérité et d’un mensonge de la perception de soi. L’image muette doit parler pour le spectateur. Elle correspond à l’image du sujet pour le peintre et pour lui-même.


21/23/ La copie en peinture, un faux original ?

La copie pose une autre échelle dans la vraisemblance. Car au delà du sujet, le tableau lui-même devient une vérité en soi. La copie et sa diffusion a connu, suivant les périodes, des valeurs très différentes. Le caractère original d’un tableau repose sur une définition de la vérité qui est changeante. Ainsi un tableau original ayant disparu mais dont une copie fidèle subsiste change la donne de ce dernier. Le faussaire est il un copiste génial ou bien un menteur ? La vérité d’une oeuvre est elle uniquement véhiculée par l’oeuvre originale, ou peut l’être par une reproduction ? En retraçant une histoire de la copie nous parcourons une histoire de la vraisemblance.

28/30/ La vraisemblance et la symbolique: une idée derrière une image ?

La vérité en peinture semble portée par l’image et par sa charge symbolique. Le reflet offert par le tableau est celui d’une pensée et d’un schéma de codes. Le contenu d’une oeuvre ne se limite pas à sa simple matière mais aussi à son immatérialité. Les concepts et théories qui nourrissent une réception de l’oeuvre font d’elle un symbole, un discours et une valeur. La symbolique n’est pas uniquement un discours caché, compréhensible par un petit nombre d’initiés. L’oeuvre d’art attire car elle est un symbole expressif. En offrant une image artificielle de la réalité, elle offre au spectateur un faisceau d’interrogations moral et symbolique.


Décembre

5/7/ Le Readymade objet ou oeuvre ?

Dans cette confrontation à la vérité du réel, le geste de Marcel Duchamp de considérer que le choix par l’artiste d’un objet manufacturé déjà existant et de son glissement dans le monde de l’art est en soi une création, bouleverse la vraisemblance. Le Readymade, c’est à dire tout fait est une collusion de ce questionnement de vrai et faux semblant. Nous sommes toujours interpelés par l’objet brut hors de son champ réel. L’oeuvre peinte est mensongère, mais lorsque l’objet présenté est non artificiel, nous sommes déstabilisés dans notre habitude relationnelle à l’oeuvre. Pourtant le Readymade n’est il pas la plus honnête des vraisemblances ?

12/14/ Vrais/Faux semblants conclusion

mercredi 15 juin 2011

programme fin de saison juin 2011

Bonjour à toutes et à tous.
Les trois dernières séances de passeport pour l'art de la saison seront consacrées au XIXe et au XXe siècle.
La séance du 15 et 18 juin nous aborderons d'une manière synthétique la pratique de la peinture du XIXe.
La séance du 20, 22 et 25 juin abordera les salons et la réception de l'oeuvre du XIXe.
La dernière séance sera consacrée à l'exposition temporaire expérimentation n°5.

mercredi 2 mars 2011

Fin de siècle et basculement, les poursuites des débats artistiques du XIXe au XXe.

Fin de siècle et basculement, les poursuites des débats artistiques du XIXe au XXe.



Les débats et évolutions de la pratique artistique du XIXe siècle conduisent à une accélération l’expérimentation dans son dernier quart. L’avènement de l’impressionnisme en 1874 peut être considéré comme une conclusion des recherches modernes et comme une introduction du devenir de l’oeuvre. Une nouvelle fois nous n’assistons pas à une rupture. Les artistes proposent des mutations et une subjectivité de plus en plus présente dans le traitement de la réalité de sa retransmission picturale. L’enjeu de la peinture oscille entre une réalité naturelle et une réalité abstraite. Malgré l’absence dans les collections du musée des beaux-arts de Tours d’oeuvres significatives de cette fin du XIXe siècle et du début du XXe, il faut analyser ces variations pour comprendre l’épanouissement d’une peinture abstraite d’Olivier Debré.

En 1878, journaliste et critique Théodore Duret publie un opuscule les peintres impressionnistes. Son propos n’est pas de célébrer le succès du mouvement, qui comptait dans le public bien plus d’adversaire que de partisans, mais de fixer les traits principaux du style nouveau. Il décrit une figure mythique de l’impressionnisme absolu. Le peintre est celui qui « s’assied sur le bord d’une rivière: Selon l’état du ciel, l’angle de la vision, l’heure du jour, le calme ou l’agitation de l’atmosphère, l’eau prend tous les tons ; il peint sans hésitation, sur sa toile de l’eau qui a tous les tons. » Cette définition pose un problème car ne concentre et ne définit que l’impressionnisme de paysages. Les Cézanne, Degas, Caillebotte de ce fait sont exclus. La dispersion géographique et thématique va s’opérer au sein du mouvement impressionniste.

Nous pouvons considérer à partir de 1880 que l’impressionnisme n’est plus un mouvement cohérent mais le recherche purement et uniquement individuel.

La quête de l’artiste moderne est de saisir par la peinture les nuances changeantes voire trop changeantes, les variations presque imperceptibles de la lumière en plein air ou à l’intérieur. Ces instants presque invisibles d’un mouvement dont l’oeil voit la continuité sans pouvoir isoler ces phases successives. L’impressionnisme cherche à accomplir un idéal de vérité et à trouver ses solutions aux problèmes de perception et de représentation en entrant dans le détail d’un outil sans cesse en cours de métamorphose.

Chez Edgar Degas comme chez Claude Monet cela aboutit à la méthode expérimentale de la série. Il s’agit de multiplier les versions d’un même motif afin de traiter le plus grand nombre possible de ces apparences, successivement un instant après instant, nuance après nuance. Chez Edgar Degas cela conduit aux études des danseuses ou bien encore des baigneuses. L’étude se focalise sur le mouvement, sa décomposition et sa figuration. Chez Monet, le travail en série permet d’engager une étude de la variation des phénomènes lumineux sur un même objet. En 1891 il s’agit de la série des meules, en 1894 celle de la cathédrale de Rouen. Ce travail et cette méthode ont profondément marqué les agissements les expérimentations des artistes postérieurs. Nous pouvons considérer que le travail en série d’un même sujet conduit à son épuisement en tant qu’objet de représentation pour simplement être un objet de composition. En effet, si l’artiste répète à l’infini le même sujet, ce dernier tend à s’effacer pour laisser place à une analyse uniquement picturale déplaçant alors la réalité naturelle vers une réalité abstraite.

Jean Béraud avec la série des Parisiennes exploite ce travail de série. Tout au cours de sa carrière et il multiplie les études par des images de personnages, généralement féminins, dont il anime Paris. Visible derrière la figure principale, les éléments de la composition, comme le fiacre, la silhouette de la colonne Morris, donne à cette image un fort pouvoir d’évocation qui explique le succès que rencontrent encore aujourd’hui les oeuvres de ce peintre. Le traitement abouti des figures féminines contraste avec le caractère ébauché du paysage. Images fugaces, ces parisiennes semblent comme représenter un élément passager, comme un souvenir d’une scène de la vie quotidienne.

Les néo-impressionnistes cherchent à renouveler l’impressionniste et conduisent dans ses effets de composition à une déstructuration, une fragmentation, une division de la surface. Le pointillisme est une pratique artistique qui va être fortement influencée par les sources scientifiques. Georges Seurat abouti à cette méthode de la décomposition de chaque point en ses éléments constitutifs par déduction de la décomposition optique de la couleur. L’enjeu de ce calcul de proportions est que l’oeuvre soit une sensation conforme à celle perçue dans la nature. À un impressionnisme trop approximatif il entend substituer une méthode scientifique le divisionnisme.

Cette peinture de la vie moderne recherche plus justement la figuration de la nature, chroniques de l’époque, analyse des données optiques et chromatiques : l’impressionnisme et le néo-impressionnisme prétendent atteindre l’objectivité dans l’analyse du visible. Ils se veulent exacts et scientifiques autant qu’il est possible en un temps qui cultive le positivisme et croit au progrès infini de la connaissance. À cet avènement de la peinture sensitive, sensorielle s’oppose un art réinvestissant une certaine spiritualité. Le symbolisme est un mot sans équivoque car il suggère de sens les sous-entendus les allusions et les allégories à décrypter. Il se veut plus idéal proposant plastiquement un retour au clair-obscur en opposition à la grande clarté des toiles impressionnistes. L’exil n’est plus un voyage à Arles ou à Pont-Aven, mais bien un exil intérieur et lyrique.

À l’observation objective des impressionnistes correspond un profond mouvement de réaction d’investissement par le subjectif et la déformation. En sculpture, Auguste Rodin incarne parfaitement ce travail par une déformation du corps à des fins expressives. L’écrivain Octave Mirbeau en 1885 ans dit : « chaque corps obéit impitoyablement à la passion dont il est animé, chaque muscle suit l’impulsion de la même dans les comportements les plus étranges et les formes les plus tordues, les personnages sont logiques avec la destinée pour l’artiste a marqué leur humanité révoltée et punie.» par l’adéquation de la fin anatomique et du sentiment dont elle est lourde qu’il soit amoureux, tragique, le symbolisme et l’expressivité de Rodin est à considérer dans la structure même de la forme.

Le caractère expressif de l’oeuvre d’art se retrouve au coeur même des agissements de la modernité. Paul Gauguin, Vincent Van Gogh ont déployé une violence même de la couleur pour exploiter la possibilité expressive et sensible de l’intensité de la peinture. Une nouvelle fois nous ne possédons pas au musée des beaux-arts de Tours d’oeuvres de ces deux artistes. Mais leur reconnaissance collective permet d’en parler. En 1888 avec le tableau intitulé la vision après le sermon, Paul Gauguin propose une peinture où la composition extrêmement synthétique repose sur un pur usage subjectif et non plus descriptif de la couleur. Au premier plan une frise de têtes indique le retour de la messe. Au second plan la lutte de Jacob est une apparition, une image mentale. Le réel vire à l’imaginaire, se trouvent juxtaposés. Gauguin se justifiant par ces mots : « pour moi dans ce tableau le paysage existe que dans l’imagination des gens en prière par suite du sermon. » Dans la lettre décrivant son tableau on peut souligner que l’intérêt de Paul Gauguin repose uniquement sur la couleur. Le chromatisme ne se justifie pas par l’observation d’un motif mais par la recherche de transposition expressive où la couleur n’imite pas un objet, elle transcrit un état d’âme. Dans ce tableau avec ce rouge extrêmement sanguin, la violence. Gauguin déclare que la vraisemblance et la couleur locale doit tendre vers une couleur symbolique et subjective.

À la suite de ses déclinaisons le mouvement des nabis s’approprie cette subjectivité et cette expressivité de la couleur et renoue par une certaine religiosité avec la tradition des icônes et des primitifs italiens. C’est le cas d’un artiste présent dans les collections du musée des Beaux-Arts, Maurice Denis. Il appartient à la branche sacrée des nabis. Il est un lecteur attentif des auteurs ésotériques, des écrits d’astrologie et de numérologie, il conçoit un monde et un art sur le mode de la révélation et se plait à élaborer un symboliste où rien n’est indifférent, ni les proportions ni les accessoires ni les poses, ni les nuances chromatiques.

Alors que la révolution impressionniste semblait avoir remporté et développé une pratique artistique où l’objectivité primait sur la subjectivité, où le naturalisme conduisait une peinture uniquement d’observation, les mouvements de réaction tendent vers un degré d’idéalisation et de spiritualité dans la pratique de l’oeuvre. Le taureau marathon de Maurice Denis joue avec ces phénomènes d’apparition mentale. Tout d’abord, le lien avec un récit mythologique verse fondamentalement dans une structure symboliste la composition. La lutte entre la barbarie et la civilisation modélise le tableau. La composition présente une ligne d’horizon extrêmement haute, à peine 5 cm de la partie supérieure du tableau sont laissés au ciel. Cela s’oppose fondamentalement à une observation naturaliste du paysage et offre une forte théâtralité décorative à l’espace de l’action. Maurice Denis associe à cette artificialité une palette aux couleurs agressives, très proche des fauves. Les ombres colorées vertes, roses ou jaunes renforcent l’expressivité et la subjectivité. Les figures tout comme les éléments du paysage sont fortement cernés. La planéité de la composition est ici complètement revendiquée. Nous ne sommes pas très loin de cette apparition et de cette image mentale définie par Paul Gauguin pour son sermon après la messe. L’origine littéraire et l’aspect mental de la composition témoigne en 1918 de la volonté de structurer une surface où à la violence de l’action correspond une quasi violence décorative de la couleur. Comme si la lutte entre l’homme et l’animal devenait une lutte entre la réalité naturelle et la réalité abstraite.

Ces oscillations développent une peinture où le peintre évoque une subjectivité et utilise le vocabulaire pictural à des fins d’expressivité. Dans la première moitié du XXe siècle ces allers et retours forgent le cheminement des avant-gardes. Les artistes interrogent et interpellent une image soit concrète et extérieure ou abstraite et intérieure.

L’abstraction qui apparaît au début des années 10 se retrouve face à deux possibilités structurelles. D’une part une géométrie extrême du réel. Retenant les leçons de Paul Cézanne, des cubistes, les peintres géométriques considèrent que les formes abstraites sont contenues dans un vocabulaire purement géométrique. Mondrian, dont actuellement l’exposition à Beaubourg revient sur le parcours, est un témoin privilégié de cette évolution. Ces études de pommiers renvoient à un travail d’analyse par la série et nous y voyons petit à petit les formes arrondies des branches se structurer en lignes géométriques au sein de laquelle l’artiste dépose des surfaces de couleurs primaires rouges, bleus et jaunes.

D’un autre côté les biomorphiques proposent des formes arrondies renvoyant aux vivants, Kandinsky peintre précurseur de l’abstraction passe par une analyse du réel et ira jusqu’à chercher des images microscopiques comme élément d’une composition abstraite.

Le point commun entre ces deux mouvances est le point de départ naturel qui par son analyse subjective s’émancipent. La bascule vers l’abstraction se fait dans une autonomie déclarée de l’oeuvre. Cette appropriation du sujet par l’artiste est une poursuite de l’utilisation d’un sujet quel qu’il soit pour son évocation artistique. Ces mouvements successifs sont rejetés ou vivement critiqués par la société.

Les choses changent après la seconde guerre mondiale. En effet nous assistons au triomphe officiel de l’Art moderne reconnu par les institutions de tous les pays occidentaux et tenu pour l’expression même de la liberté dans le domaine de la création. Les maîtres historiques sont comblés d’honneurs et l’abstraction se développe suivant deux tendances majeures déjà visibles et perceptibles avant guerre. À côté de ces pratiques utopistes, il y a également des oeuvres marquées par une sorte de volonté régressive, antagonistes de la civilisation industrielle, qui adoptent des attitudes primitivistes ou décident de se prêter aux investigations de la matière brute.

Cette tradition de l’art moderne et ce triomphe des pratiques artistiques oscillent entre continuité et crise. Derrière toujours le même enjeu, le rôle et l’impact de l’oeuvre entre une sensation et un sentiment.

Les peintures d’Olivier Debré dans les collections du musée des beaux-arts de Tours témoignent de ses recherches.

Avant d’envisager son travail sur le thème de la Loire, la grande grise toile de 1959 témoigne d’un travail de structures et de complète autonomie de la réalisation de l’oeuvre. La toile au format vertical, est structurée par un travail au large couteau qui suivant la souplesse de la peinture gratte ou non cette surface dans une recherche d’un effet de recouvrement. L’expressivité contenue par ses différents passages joue sur un tableau dont le référent est uniquement l’artiste son corps et la mise en place de la matière. Cela peut nous faire penser aux travaux de l’artiste américain Jackson Pollock, qui résumait son travail en disant : « je ne représente pas la nature. Je suis la nature. » Cette subjectivité court-circuite le rapport même de l’observation et conduit l’artiste à n’être plus que l’élément expressif de la composition. La grande grise d’Olivier Debré même si elle présente quelques taches colorées, est un reliquat des toiles extrêmement sombres réalisées par cet artiste après la seconde guerre mondiale.

À la fin des années 60, Olivier Debré commence à travailler des toiles de grandes dimensions en lien avec la nature et la Loire. Cette immersion dans l’espace naturel est en droite ligne de son attrait pour la peinture impressionniste. Dès son plus jeune âge Olivier Debré réalise ses dessins et esquisses en plein air. Il renoue avec cette grande école de la modernité, mais loin de représenter ce qu’il a sous les yeux, il s’agit d’une interprétation où le lyrisme conduit à une forte expressivité. Il conserve de sa période précédente l’aspect tactile de la peinture. Les jeux d’épaisseur étant quasiment une attraction pour le spectateur à toucher la toile. La récurrence de ce sujet nous propose une nouvelle variation sur le principe de la série. Le paysage changeant d’heure en heure, au jour le jour mois après mois et saison après saison, Olivier Debré nous propose une abstraction dont le traitement pictural est lié à ce phénomène d’impression et à sa retranscription picturale. Les couleurs sont beaucoup plus présentes renvoyant à des camaïeux quasiment naturalistes. À la structure extrêmement géométrique du travail au couteau, les grands tableaux panoramiques jouent sur des effets de camaïeu où les tons se mêlent émergent de la peinture où la couleur est le résidu de la matière et de son activation artiste. La réalisation d’une peinture abstraite face au sujet définit peut à certains moments être déstabilisante pour le spectateur.

Nous pourrions poser la question : « quel intérêt y a-t-il à sortir de l’atelier pour se plonger dans la nature si ce n’est pour représenter le sujet naturel lui-même ? » Chez Debret il s’agit véritablement de faire coïncider la réalité abstraite et la réalité naturelle dans le temps de réalisation de l’oeuvre, pas de prise de recul ni de distance chronologique entre l’observation et la composition. Le corps est absorbé par la réalité naturelle du sujet et transpose ses impressions à la surface de la réalité abstraite et artificielle du tableau. L’ abstraction lyrique devient l’évocation d’un ressenti sensitif et de sa bascule expressive.

Les nombreux débats et les possibilités artistiques de la modernité émergents dès le second quart du xixe siècle orientent le cheminement artistique vers un impossible équilibre celui de faire coïncider une réalité naturelle visible de tous et expérimentale à une réalité abstraite qui n’est qu’un concentré expressif d’un ressenti et d’une volonté de figurer la vie. Que la peinture soit figurative et identifiable ou bien abstraite et simplement observable, les pratiques artistiques du xixe siècle questionne en permanence la valeur même de toute image de tout ressenti et de toute réalité. Il n’y a pas de rupture mais au contraire une progression. L’artiste étant l’image d’une société évoluant sa peinture va elle-même évoluée. Depuis son origine moderne à la renaissance le tableau a conscience de son artificialité mais joue dans un équilibre où le spectateur fait de plus en plus le pendant de la crédibilité du ressenti et de l’expressivité à cet artefact.